Anonyme [1649], LE TOMBEAV DES MONOPOLEVRS, auec leur Epitaphe. , françaisRéférence RIM : M0_3783. Cote locale : C_10_34.
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LE
TOMBEAV
DES
MONOPOLEVRS,
auec leur Epitaphe.

A PARIS,

M. DC. XLIX.

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LE TOMBEAV
DES MONOPOLEVRS,
AVEC LEVR EPITAPHE.

LES vertus, & les vices sont aussi vieux que le
monde, & depuis que les hommes se sont assemblez
pour viure dans la societé, il s’en est toûjours
trouué d’assez bons pour la conseruer, & d’assez
meschants pour la destruire. C’est pourquoy ie
n’ay garde de m’amuser aux plaintes que les bonnes
gens ont accoustumé de faire sur la decadence des siecles.
Ie sçay que Caïn tua son frere, & que le parricide
du sils suiuit de bien prez la desobeyssance du pere.
Ie ne suis iamais tombé dans vne erreur si grossiere
que de m’imaginer que le monde ait esté d’autre façon
qu’il n’est à present. Les Cieux & les Elements,
& celuy qui les a creés estans tousiours les mesmes, il
faut aussi que ce qui en resulte soit pareil, & que les
mesmes causes produisent de semblables effets. Il est
vray qu’il y a ordinairement quelque diuersité, &
qu’il est presque impossible qu’il arriue deux fois vn
mesme accident qui soit vniforme en toutes ses circonstances.
Sans cette reflection, i’aduoüe qu’il seroit
mal-aisé de croire mesme ce que nous voyons, &
que les bons Citoyens accuseroient leurs yeux d’illusion,
& de tromperie, mais parmy tant de malheurs,

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& tant de desordres, il nous reste cette douce
pensée, que les Monopoleurs sont morts sans espoir de
resurrection.

 

C’est dans cette rencontre, ô grand Dieu, que nous
deuons nous escrier auec l’Apostre, que vos iugements
sont incomprehensibles, & que les voyes de
vostre prouidence sont secretes. Que la prudence humaine
est lousche, & que nous raisonnons mal sur
les affaires de l’auenir ! C’est à ce coup que les vœux
des gens de bien ont esté exaucez, & peut-estre les
miens, quoy que ie ne mette pas dans ce nombre.
En effet seroit-il bien possible que tant de prieres, &
tant de sacrifices qui vous sont tous les iours presentez
sur l’Autel fussent inutiles ? non il ne se pouuoit,
vos bontez & vos misericordes sont trop grandes, &
quoy que nous n’ayons pas apporté toute l’innocence,
& toute la pureté qui sont necessaires pour vous
fleschir, les abominations de nos ennemis estoient
trop enormes pour estre souffertes plus long-temps.
Leurs iniquitez auoient comblé la mesure, & vous ne
les auez pas voulu laisser dauantage en estat de douter
de vostre puissance, & de vostre iustice. C’est vous, ô
tres-Haut qui estes le vray tuteur des Rois mineurs,
comme vous estes le pere naturel de leurs peuples.
Vous auez veu comment des auares, & des impies
ont manié les finances du nostre, à quels vsages ils les
ont employées, vous auez veu l’abus insupportable
qu’ils ont fait de l’authorité royalle, & ce titre ambitieux
de celuy qui se qualifioit surintendant de son

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education, le transport qu’il a fait hors du Royaume
de ses meilleures forces, qui consistoient dans l’or, &
dans l’argent qui sont dans son pays. Enfin vous auez
suscité ces Augustes, & venerables personnages qui
composent la plus illustre de toutes les compagnies
pour s’opposer aux iniustices, & aux violences de ces
Demons incarnez, qui tourmentent le genre humain
sous le nom, de Monopoleurs, Partisans, donneurs
d’auis, Gabeleurs, Maltostiers, Exacteurs & leueurs
d’imposts.

 

S’il n’y auoit que les bonnes, & que les belles choses
qui fussent suietes à la mort, la nature seroit criminelle,
& nous luy en pourrions faire de iustes reproches.
Mais les chardons & les orties se passent aussi
bien que les œillets & que les roses. Nous voyons
des despoüilles de crocodils aussi bien que des peaux
de mouton. On a mesme remarqué que les insectes
& les monstres sont de courte durée, que les bestes farouches
sont infecondes, ou du moins qu’elles ne multiplient
pas beaucoup, & qu’il ne se void pas generalement
par tout le monde, tant d’aigles ny tant de
Lyons, qu’il se void de poules & de bœufs. Mais
pour nous seruir d’vne comparaison plus propre à nostre
sujet, les serpents meurent enfin, quoy qu’ils
ayent le don de se raieunir durant quelques années, les
crapaux creuent à force de venin, & les sang-suës
apres auoir fait trop bonne chere, sont contraintes de
lascher prise, & d’abandonner les causes de leur embonpoint.

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Ces vilains insectes, ces monstres abominables
qu’on appelle Monopoleurs en ont fait de mesme, ils
portoient en eux les principes de leur destruction. Enfin
ils sont morts, mais on est biẽ empesché de dire de
qu’elle maladie ; les vns disent qu’ils sont morts de
peur, les autres de rage & de desespoir que leurs fourberies
& leurs extorsiõs fussent découuertes à ce point
que la France s’est vigoureusemẽt resoluë de les exterminer.
On pourroit dire que la synderesse, cét inuisible
bourreau de la conscience les a deffaits, & que
nonobstant l’esperance que la malice de Mazarini
leur fournissoit, ils n’ont pû euiter la condamnation
d’vn iuge qui ne pardonne iamais aux coupables,
encore qu’ils soient absous par les autres. Mais
pour moy qui ay leu dans l’Histoire Sainte, & dans
la Profane, qu’ordinairement les persecuteurs des innocens
ont esté punis du supplice qu’ils leur auoient
preparé, ie croy qu’ils sont morts de faim, non pas à
la verité de celle dont ils nous vouloient faire mourir ;
mais d’vne autre bien plus estrange, que les Medecins
appellent faim canine, qui n’abandonne iamais
celuy qu’elle a saisi, & dont on ne se sçauroit
deffendre auec l’abondance des viures ; au contraire
elle est semblable à la soif des hydropiques, & à tous
ces maux qui s’irritent & se rengregent par les remedes ;
c’est la faim d’Erysicthon qui ne pardonna pas à
sa propre fille. Ces Malheureuses Harpyes auoient
encor depuis peu esté assez imprudentes pour proposer
de remettre les tailles en parti, & de continuer les

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prests qui auoient esté reuoquez par la Declaration
du Roy : Mais ils ont veu la fermeté de ce Senat incomparable
à leur faire rendre gorge, ils ont enfin
trouué la mort dans cette faim insatiable, qui les
auoit incessamment tourmentez durant leur vie.
Nous ferons leur Epitaphe, & dresserons vn tombeau
conuenable à la memoire de ces honnestes gens,
& de Messer Mazarini mort ciuilement, depuis l’arrest
du huictiéme de ce mois.

 

 


France rejouy-toy, ne crains point ces vacarmes,
Tu te verras bien-tost au bout de tes malheurs ;
Car nous ne poserons les armes
Que dessus le Tombeau de tes Monopoleurs.

 

 


L’Autheur de la guerre ciuile
Par arrest du grand Parlement,
Iules est mort ciuilement,
Prions Dieu que dans vn moment
Il le soit aussi bien que feu sainte Cecile,
Et qu’au ventre des chiens il trouue vn monument.

 

Epitaphe des Monopoleurs.

 


Les Partizans sont morts, passant il ne t’importe
Qu’ils soient morts de soif, ou de faim,
Mais enfin si tu veux sçauoir de quelle sorte,
Ils sont morts de regret que Paris eut du pain.

 

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Autre.

 


Passant voicy le Cimetiere
De ces voleurs de Partizans,
Ils enragent dedans la biere
Du bruit que nous faisons encore auec les dents.

 

Autre.

 


Passant contente toy de sçauoir leur trépas
Sans demander ou sont leurs ames ;
Car ie croy que de ces infames
Le Diable mesme n’en veut pas.

 

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